Les Grecs ont tout inventé ! Et notamment la mythologie (de muthologia
qui assemble muthos : parole exprimée et légende, fable par opposition à logos : parole en général,
discours).
Pour répondre à cette question : qu'est-ce que l'homme fait sur terre, nous sommes la première génération qui doit répondre « je
ne sais pas ». A vrai dire, nous ne sommes pas la première car les Grecs antiques se trouvaient dans la même situation à l'époque de Périclès, âge d'or de leur civilisation. Personne en
effet ne croyait plus aux référents mythiques et l'avènement des grands sophistes sonnait le glas d'une explication du monde qui ne suffisait plus. Les Grecs cherchèrent alors la réponse dans la
raison. La réponse irrationnelle en effet ne peut être que symbolique et le retour du religieux qu'on nous promet serait une calamité s'il n'était que le refuge d'une raison
frustrée.
A coup sûr, notre société occidentale est malade en raison du même essoufflement des religions monothéistes qui s'agrippent à une
explication rationnelle de l'irrationnel. Au moment en effet du passage du monde païen (entre 312 et 394 après JC, selon Paul Veyne) il y eut récupération systématique des mythes primordiaux qui
furent mutilés, broyés, détournés de leur sens au point de les rendre progressivement inintelligibles.
Les Grecs avaient identifié puis codifié la religion egyptienne puis créé la première religion rationnelle adogmatique, les dieux de
l'Olympe servant d'intermédiaire entre l'homme et l'inconnaissable, déchargeant l'angoisse existentielle, assumant conjointement avec l'homme les méfaits du destin.
La pensée judéo islamo chrétienne est venue culpabiliser l'homme par l'idée de punition et de récompense après la mort terrestre,
subordonnant l'une à l'autre à une série d'interdits et de prescriptions formels. Le message christique, message d'amour s'est trouvé peu à peu oblitéré par l'intolérance des clercs. Ce ne sont
plus les dieux qui sont coupables lorsque le malheur s'abat sur la cité, c'est l'autre, le bouc émissaire.
L'humanité historique a traversé quatre ères zodiacales : le taureau (totem de l'Egypte à son apogée, le dieu boeuf Apis), le bélier
(mouton substitué à Isaac par Yaweh au moment où son père Abraham s'apprête à le sacrifier), les poissons de l' ère chrétienne qui vient de s'achever dont les symboles sont les deux poissons
signe de reconnaissance des premiers chrétiens, les 153 poissons de la pêche miraculeuse au lac de Tibériade.
Hésiode, dans Les Travaux et les jours décrit les âges successifs de l'humanité, ceux qui lui sont antérieurs comme ceux qui
succéderont à sa propre existence.
L' ère que nous abordons est celle du Verseau et c'est donc sur le temps présent et sur les temps à venir que je vous invite à
réfléchir avec moi.
Pour bien comprendre le processus de mutation d'une société toute entière, il faut observer à travers soi-même la mutation personnelle
qui résulte de l'initiation telle qu'elle est proposée à l'adepte, que celui-ci soit né à Delphes au cinquième siècle avant l' ère chrétienne où qu'il vive en Europe à notre époque son aventure
dans une loge maçonnique qui travaille convenablement.
Pour utiliser un langage symbolique, je dirai qu'il faut passer de Narcisse à Ganymède.
Explorons le mythe :
Narcisse, personnage mythologique, fils de fleuve Céphise et de la nymphe Liropé, dédaigna la nymphe Echo qui, se désséchant d'amour
pour lui, fut changée en rocher et ne garda que la voix. Lui-même se noya en contemplant dans l'eau son visage dont il était épris au-delà de tout et fut changé en la fleur qui porte son nom et
qui, depuis, se reflète dans l'eau à la belle saison pour dépérir à l'automne.
Ganymède, descendant de Dardanos le fondateur de Troie, fils de Tros roi de Troie et de la nymphe Callirhoée, était le plus beau de
tous les mortels. Zeus en tomba amoureux et se changea en aigle pour le prendre dans ses serres et le ravir dans les cieux. Ayant acquis l'immortalité, Ganymède devint l'échanson des dieux; avec
Hébé, il leur versait l'ambroisie.
Que nous dit cette légende ?
Pour Narcisse, que c'est en fracassant le miroir, en oubliant sa propre image, que l'on devient soi-même.
Pour Ganymède, que c'est le regard de l'autre qui nous transforme.
Que l'amour (Eros) et la mort (Thanatos) sont indissolublement liés et qu'ils interviennent dans notre destinée au gré du
destin.
Appliquons cette histoire symbolique à notre société contemporaine.
Notre société est égoïste. Dans les conversation quotidiennes, trois mots reviennent souvent lorsque l'on parle des difficultés ou des
malheurs de l'autre : « c'est son problème ... ».
Nous avons confondu le bien vivre et la consommation des biens matériels avec le bonheur en soi. Nous avons décliné le verbe avoir et
occulté le verbe être. Nous sommes inquiets sur nos capacités à apprendre et à enseigner. La possibilité de sauvetage en cette époque de crise des repères et du sens de la vie ne peut trouver de
solution toute faite.
Puisque la conscience ordinaire, celle de la vie de tous les jours, est l'écran du petit soi local sur lequel s'inscrivent toutes
choses, il s'ensuit que la laisser s'éteindre équivaut à mourir au soi et au monde ordinaire.
C'est mourir dans le sens habituel mais d'un autre côté c'est s'éveiller en découvrant que le « je », le soi le plus vrai
pénètre l' univers et tous les autres êtres.
C'est donc bien passer de Narcisse à Ganymède et, ce faisant, entraîner les autres avec nous, comme
le dit notre rituel du premier degré : « achever au dehors l'oeuvre commencée dans le Temple ».
De Narcisse à Ganymède
De l'épreuve de l'eau à l'épreuve de l'air
Des religions dogmatiques aux religions symboliques
De la contemplation de soi-même à la connaissance de soi
De l'indifférence à la sympathie (compassion)
De la croix linéaire à la croix cubique
De l' ère des poissons à celle du verseau
De Narcisse à Ganymède
Il nous faut inventer de nouveaux signes. Le sens des mots est-il une réalité irréductible à la forme ou seulement une apparence
dérivée ? Le signe est cette réalité matérielle à laquelle une communauté attache une signification. Il n'y a pas de signe dans la nature, c'est l'esprit humain qui les crée. Selon la Genèse,
quand Noë sortit de l'arche, le Seigneur lui donna l'arc en ciel comme signe de son alliance. L'arc en ciel existait avant mais il se trouve dès lors chargé d'une signification pour les Hébreux :
« Toutes les fois que je verrai cet arc, je me rappellerai l'alliance que j'ai conclue avec vous ».
La science a-t-elle un sens ? Quand nous parlons d'électron, utilisons-nous un mot ou bien ce signe représente-t-il une réalité ? Si
le langage de la science n'est fait que de mots, comment faut-il lire la phrase de Galilée « la nature est écrite dans le langage des mathématiques » qui n'est en somme que la
confirmation du mot de Pythagore « tout est construit sur le nombre ».
L'homme peut-t-il vivre dans le non sens ? « Il a d'abord besoin de signification » a écrit Paul Ricoeur. D'où viendra cette
signification si la science ne peut la donner ? La science porte en creux la métaphysique qui sera sans doute la grande aventure de demain. La science seule ne répond pas aux questions que
l'homme peut se poser sur le sens de son existence. Il ne peut trouver de réponse qu'en dehors de la science, là se trouve une porte sur la métaphysique ou les spiritualités, il y a un en dehors
de la science.
Notre rite écossais est une réponse possible, il est riche d'ouvertures symboliques sur le monde de demain. La cosmogonie de la Loge
nous invite à découvrir un espace total non fermé, un univers où le centre est partout et la circonférence nulle part. De l' Orient à l' Occident, du midi au septentrion, du zénith au nadir, il
n'y a pas de limites comme est suggéré ainsi qu'il n'y a pas de limites à la recherche de la vérité.
Dans son syncrétisme le rite a également récupéré le grand oeuvre alchimique qui n'est autre que la construction (au sens des
bâtisseurs opératifs et spéculatifs) de l'être, de la loge, de l'univers par des opérations interactives et consubstantielles. L'artiste parfois par son génie et sa démesure l'exprime comme l'a
fait Dali, visionnaire dans son christ spatio temporel.
Le rituel du premier degré nous invite au silence et à la méditation, il nous met en garde contre les images complaisantes que nous
nous faisons de nous-mêmes (Narcisse) et nous propose de quitter le monde du paraître pour pénétrer le domaine de l' Etre.
C'est au deuxième degré que le compagnon découvre l'autre. Il ne pourra l'aimer que sens du terme « Agapè » que s'il a brisé
le miroir de sa propre image et agrégé sa différence. Comme le dit si justement Albert Jacquard, « il s'agit de reconnaître que l'autre nous est précieux dans la mesure où il nous est
dissemblable ».
C'est enfin au troisième degré que le Maître prendra la mesure de sa dimension cosmique, faisant
sienne cette réflexion de Plotin : « Je m'efforce de faire se rejoindre ce qu'il y a de divin dans le Tout » et sans doute aller plus loin avec Alexis Carrel, athée sublime, converti à la spiritualité par la réflexion. Ecoutons-le parler
de « ... ce Dieu si abordable à qui sait aimer ... qui se cache à celui qui ne sait que comprendre, c'est pourquoi la prière trouve sa plus
haute expression dans un essor de l'amour à travers la nuit obscure de l'intelligence ».
Nous ne ferons pas passer notre bulle sociétale de Narcisse à Ganymède si nous continuons à
raisonner avec notre raison pure. Dans ce changement radical de paradigme Descartes et Kant ne nous seront d'aucun secours. Seul Platon sans doute et non sans humour nous montrera l'éternel
chemin d'accès à la vérité. Souvenons-nous de ce passage de La République, « Comment expliquer ce que peut être une société quand on est
incapable de définir la justice ? ». Appliquons-nous donc à explorer ce monde dont nous n'avons pas de
définition.
Pour conclure sur un rêve, rêve de bonheur et de chaleur en cette nuit de passage au solstice d'été
qui rappelle le mot de Jean le Baptiste parlant du Christ : « Il faut que je décroisse pour qu'il croisse ». Christ est Apollon, il est le Soleil, sol invictus ! Pour conclure avec Edgar Morin qui nous dit dans sonParadigme perdu : « la richesse d'un groupe est faite de ses mutins et de ses mutants ». J'évoquerai aussi Karl Pibram, neurophysiologiste contemporain lorsqu'il s'interroge à haute voix : « Et si le monde
était un hologramme ? ».
Alors, notre cerveau aussi fonctionnerait-il comme un hologramme, alors l'univers tout entier serait vraiment comme l'ont dit des
religions orientales « maya », une apparence magique. Sa matérialité est une illusion, comme l'était la caverne de Platon. Un monde organisé dans le domaine des fréquences, sans espace
ni temps, avec seulement des évènements ...
ET NOUS, NOUS CONTINUONS DE CONTEMPLER LES OMBRES PROJETEES SUR LES MURS DE NOTRE CAVERNE INTERIEURE, ALORS NOUS AVONS ENVIE DE CRIER
:
DIEU EST INTERACTIF !